4 questions
Marine Lanier
portrait_marine_lanier_nb (1)
1

Marine Lanier, expliquez-nous votre projet, que vous avez développé sur plusieurs années dans une série intitulée Le Soleil des loups : l’adolescence vous intéresse, mais aussi, et peut-être surtout, la relation entre l’homme et la nature.

Le Soleil des loups est une série réalisée pendant plusieurs années dans les montagnes d’Ardèche, sur les terres d’anciens volcans. J’y ai suivi deux frères adolescents qui grandissent dans un environnement très proche de la nature. À cet âge de la métamorphose, ils semblent encore appartenir au monde sauvage tout en entrant progressivement dans celui des adultes. À travers eux, je cherche moins à raconter leur histoire qu’à interroger un moment de bascule, celui où l’enfance disparaît, où le corps change et où le lien avec le paysage devient une manière de construire son identité. Les animaux, les forêts, les pierres ou les arbres deviennent des présences qui dialoguent avec les êtres humains. Mon travail explore souvent cette frontière entre le documentaire et la fable. Je pars toujours du réel, mais j’essaie d’en révéler la dimension invisible, mythologique ou symbolique.

2

Les paysages que vous photographiez sont très particuliers, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus? Comment avez-vous choisi ce décor?

Je ne choisis jamais un paysage uniquement pour sa beauté. Je cherche des territoires qui portent déjà une histoire ou une mémoire. Pour Le Soleil des loups, les anciens volcans d’Ardèche m’ont immédiatement fascinée. Ce sont des paysages très anciens, façonnés par le feu, qui dégagent une force archaïque. J’aime travailler dans des lieux où la nature semble conserver une forme d’autonomie, où l’on ressent encore les grandes forces géologiques. Ces territoires deviennent le terreau de mes récits. Je passe beaucoup de temps à les parcourir avant même de photographier, pour comprendre leur lumière, leurs saisons et les relations qui s’y tissent entre les humains, les animaux et le vivant.

3

Vous photographiez parfois en couleur, parfois en noir et blanc. Qu’est-ce qui va déterminer votre choix? Est-ce que vous vous inspirez par exemple du cinéma fantastique?

Le choix de la couleur ou du noir et blanc dépend avant tout de ce que j’essaie de raconter. La couleur me permet de restituer une matière, une lumière, une sensation très physique du paysage. Le noir et blanc crée une autre temporalité ; il épure l’image et lui donne parfois une dimension plus archétypale, presque mythologique. Le cinéma nourrit beaucoup mon imaginaire. J’aime particulièrement La Nuit du chasseur de Charles Laughton, où les paysages deviennent des espaces mentaux, à la fois réels et traversés par le conte. Je suis également très sensible au cinéma de Werner Herzog, notamment Aguirre, la colère de Dieu, Cœur de verre ou Nosferatu, pour sa manière de filmer une nature puissante, indifférente à l’homme, qui semble posséder sa propre volonté. J’aime aussi le cinéma contemplatif de Béla Tarr, où les paysages portent une charge émotionnelle presque aussi forte que les personnages. Ces films m’inspirent par leur façon de faire exister les lieux. J’essaie, moi aussi, de photographier des paysages qui ne soient pas de simples décors mais de véritables présences, capables de porter une mémoire, une tension ou une part de mystère. Mon travail se situe là où le réel laisse apparaître quelque chose de plus ancien et de plus universel.

 
4

Vous participez l’an prochain en Suisse au Festival Alt+1000 qui expose les photographies en plein air dans les montagnes neuchâteloises. Le cadre parfait pour votre travail, et une première pour vous ?

Oui, c’est une expérience que j’attends avec beaucoup d’enthousiasme. Mon travail est profondément lié aux paysages de montagne, et voir les photographies revenir dans un environnement naturel crée une résonance particulière. Elles dialoguent avec le vent, la lumière, les arbres et les reliefs, presque comme si elles retrouvaient leur milieu d’origine. C’est aussi la première fois que je participe à Alt+1000, un festival dont j’apprécie beaucoup la manière de faire circuler la photographie hors des espaces traditionnels d’exposition. J’aime cette idée que les visiteurs découvrent les œuvres au fil d’une marche, dans une expérience où le paysage réel prolonge le paysage photographié.